Beaucoup de coureurs prennent de l’ibuprofène avant ou pendant l’effort. Des pharmaciens et plusieurs études alertent pourtant sur des risques bien réels.
En bref
- L’ibuprofène masque la douleur, sans traiter la cause
- Reins, estomac et chaleur posent surtout problème
- Les longues distances augmentent encore les risques
On l’a tous vu, parfois fait aussi, un comprimé avalé avant d’aller courir pour ne pas sentir une gêne au genou, au mollet, ou ce vieux point douloureux qui traîne. Sauf que pour l’ibuprofène, ce réflexe apparemment banal inquiète sérieusement les professionnels de santé.
Un réflexe courant, au point d’être interdit sur certaines courses
Chez les coureurs d’endurance, les AINS sont loin d’être rares. Une étude menée avant le marathon de Londres en 2016 montrait que 46% des participants prévoyaient d’en prendre pendant la course. D’autres travaux vont encore plus loin, avec jusqu’à 75% d’usage lors d’épreuves de longue distance.
Et ce n’est pas un détail. Des événements d’ultradistance ont carrément interdit l’ibuprofène à cause des risques pour la santé.
Pourquoi la douleur masquée peut aggraver la situation
L’ibuprofène est un anti-inflammatoire non stéroïdien. Carolina Goncalves, pharmacienne chez Pharmica, rappelle qu’il agit en bloquant des enzymes, les COX, impliquées dans la production de prostaglandines, des composés liés à l’inflammation et au signal de la douleur.
Résultat? On sent moins la douleur pendant l’effort. Mais cette douleur sert aussi d’alerte. Selon Carolina Goncalves, la masquer peut pousser à dépasser des limites de sécurité et favoriser une lésion musculosquelettique, ou aggraver un problème déjà présent.
Reins, ventre, chaleur, sodium : les vrais risques pendant la course
Quand on court, le sang est davantage dirigé vers les muscles et moins vers certains organes, dont les reins. Avec la déshydratation, déjà fréquente sur un effort prolongé, l’ibuprofène peut accentuer la baisse du flux sanguin rénal. Le risque, explique Carolina Goncalves, c’est l’ischémie rénale, puis la lésion rénale aiguë.
Sur les très longues distances, les données vont dans le même sens. Des recherches ont trouvé plus de cas de lésion rénale aiguë chez ceux qui avaient pris de l’ibuprofène.
Mais il n’y a pas que les reins. L’ibuprofène peut aussi irriter le tube digestif, fragiliser la muqueuse de l’estomac, et augmenter le risque de douleurs abdominales, d’ulcères ou de saignements. Et il pourrait perturber la thermorégulation, donc la capacité du corps à se refroidir, ce qui expose davantage à l’épuisement par la chaleur ou à l’insolation, surtout quand il fait chaud ou humide.
Abbas Kanani, pharmacien chez Chemist Click, ajoute un autre point de vigilance, l’hyponatrémie. Entre la sueur, l’eau bue pendant la course et l’effet possible de l’ibuprofène sur les reins et l’équilibre du sodium, le risque peut augmenter.
Ce que montrent les études, et quoi faire si la douleur s’installe
Le Dr Luke Powles, de Bupa Health Clinics, cite plusieurs travaux. L’un, mené chez des marathoniens, associe la prise d’antalgiques avant et après le sport à un risque accru de dommages cardiovasculaires, digestifs et rénaux, avec un risque qui grimpe quand la dose d’ibuprofène augmente. Une autre étude, menée via parkrun, rapporte qu’un tiers des répondants ont eu un effet indésirable lié aux AINS, comme des nausées, des brûlures d’estomac, des diarrhées, des vomissements ou des saignements digestifs.
Autre donnée marquante, des chercheurs de la faculté de médecine de Stanford et d’autres institutions ont observé que prendre de l’ibuprofène en courant des distances très longues doublait le risque de lésion rénale aiguë.
Si la douleur s’installe, le Dr Luke Powles conseille d’en parler à un professionnel de santé avant de prendre ce médicament, surtout en cas de maladie rénale. Il cite aussi des options non médicamenteuses, comme le repos, la glace ou la chaleur, les bandages de soutien, les orthèses, le massage sportif, l’acupuncture ou le dry needling. Pas de quoi paniquer. Mais clairement, courir sous ibuprofène n’a rien d’anodin.